Prix 2020 : père Jean Greisch

Le prix annuel de l’Académie catholique de France sera remis le 27 janvier 2020 au père Jean Greisch, ancien professeur à l′Institut catholique de Paris (ICP) et ancien directeur de recherches au CNRS.

L’œuvre de Jean Greisch s’impose par son rayonnement international et par son importance qualitative et quantitative en matière de philosophie.

Jean Greisch bénéficie d’une réputation internationale exceptionnelle due à sa grande pénétration philosophique, notamment en Allemagne (il est parfaitement bilingue, étant né au Luxembourg), où il a été titulaire de la chaire Romano-Guardini de philosophie de la religion et de vision catholique du monde à la Humboldt Universität de Berlin pendant les années 2009 à 2012, après sa retraite en France. Cette aura n’est pas seulement acquise en Allemagne, et en Europe ; elle s’étend aux États-Unis, à l’Amérique latine, à l’Afrique, grâce au réseau des universités catholiques du monde entier.

La carrière philosophique de Jean Greisch a été exemplaire ; il a formé des générations d’étudiants de l’Institut catholique de Paris, vis-à-vis de qui il faisait preuve d’exigence et de bienveillance à la fois.

La célébrité de Jean Greisch a commencé dans le compagnonnage de Paul Ricœur, dans l’école herméneutique fortement influencée par le spiritualisme français (Gabriel Marcel en particulier) et par la phénoménologie de Heidegger. On doit à Jean Greisch un maître livre à ce sujet, L’Âge herméneutique de la raison, publié dans la prestigieuse collection Cogitatio fidei. Dans cette ligne, bien des années plus tard, Jean Greisch a contribué à la création du Fonds Ricœur de la Faculté protestante de philosophie, en tant que membre du Comité éditorial Paul-Ricœur. À partir des années 1975, Jean Greisch a pris activement part aux travaux du Centre Castelli de l’université La Sapienza de Rome (université laïque de l’État italien), centre où se retrouvait toute l’élite francophone de philosophie de la religion à partir de la problématique de la démythologisation qui réunissait Castelli, Cullman, Schaeffler, entre autres.

Jean Greisch a siégé dans de nombreux jurys de thèses, aussi bien de thèses canoniques (où il a œuvré pour maintenir un bon niveau philosophique) que de thèses d’État, en raison de sa compétence en matière de phénoménologie allemande et française. Il a participé à la convention doctorale de l’ICP avec l’université de Paris IV puis avec l’université de Poitiers. De 1986 à 2005, il a participé, en qualité d’enseignant chercheur, aux travaux du Laboratoire de phénoménologie et herméneutique du CNRS.

Son commentaire linéaire de Sein und Zeit de Heidegger fait autorité. Il a su exploiter ses nombreuses connaissances de la poésie française du XXe siècle, René Char, Jules Supervielle, Saint-John Perse, Claudel, Péguy, etc. Tout ce qui concerne les relations entre philosophie et littérature lui est familier, en Allemagne, avec Hölderlin, Rilke, Georg Trakl, Christian Morgenstern, Gottfried Benn, et surtout Paul Celan. Mais Jean Greisch a aimé prendre des chemins de traverse et citer des poètes et traduire également des philosophes peu connus en France comme Wilhelm Schapp et Eugen Rosenstock-Huessy.

Il a codirigé deux magnifiques volumes d’anthologie, Philosophie et théologie à l’époque contemporaine, * De Charles S. Peirce à Walter Benjamin, et ** De Henri de Lubac à Eberhard Jüngel, parus en 2011 aux éditions du Cerf. Il y a rédigé les notices sur Karl Jaspers, sur Ernst Bloch, sur Wilhelm Weischedel, sur Dominique Dubarle, sur Stanislas Breton et sur Paul Ricœur. Dans sa forte introduction cosignée avec Geneviève Hébert, il montrait combien la relation entre philosophie et théologie reste féconde dans le champ contemporain et la société sécularisée où nous vivons.

Sa traduction du Principe responsabilité de Hans Jonas a été couronnée du Prix Gérard-de-Nerval.

Enfin, il faut signaler un livre qu’on peut oser considérer comme génial dans son domaine : Entendre d’une autre oreille. Les enjeux philosophiques de l’herméneutique biblique (Paris, Bayard, 2006), dédié à la mémoire de Paul Ricœur. Mentionnons également sa magistrale contribution à la philosophie de la religion notamment par la publication de sa monumentale trilogie : Le Buisson ardent et les lumières de la raison, aujourd’hui traduit en plusieurs langues.

Deux raisons encore, en plus de la qualité exceptionnelle de son œuvre en elle-même, justifient que l’Académie catholique de France décerne à Jean Greisch son prix annuel. La première raison est le caractère proprement chrétien de la pensée de Jean Greisch, qui est catholique par nature, pourrait-on dire. Elle donne une bonne image de la réflexion chrétienne par son enracinement dans le message chrétien, et par son ouverture à tous les modes de pensée autres. La seconde raison est que, dans notre société, la philosophie chrétienne est occultée et est trop peu honorée. C′est lui rendre justice que de couronner Jean Greisch.

Bibliographie succincte

Herméneutique et grammatologie, Paris, éditions du CNRS, 1977.

L’Âge herméneutique de la raison, Paris, Cerf, « Cogitatio fidei », 1985.

La Parole heureuse. Martin Heidegger entre les choses et les mots, Paris, Beauchesne, 1987.

Hermeneutik und Metaphysik. Eine Problemgeschichte, Munich, Wilhelm Fink, 1993.

Ontologie et temporalité. Esquisse d’une interprétation intégrale de Sein und Zeit, Paris, Presses universitaires de France, « Épiméthée », 33e édition, 2014 (traduit en japonais).

Rozumet a interpretovat, traduction tchèque, Prague, 1995.

L’Arbre de vie et l’arbre du savoir. Les racines phénoménologiques de l’herméneutique heideggérienne, Paris, Cerf, « Passages », 2000.

Le Cogito herméneutique. L’herméneutique philosophique et l’héritage cartésien, Paris, Vrin, 2000 (traduit en arabe).

Paul Ricoeur. L’itinérance du sens, Grenoble, Jérôme Million, 2001.

Le Buisson ardent et les lumières de la raison, L’invention de la philosophie de la religion, I-III, Paris, Cerf, 2002-2004 (traduit en arabe, Beyrouth, Editions Dar-el-Kitab, 2018).

Entendre d’une autre oreille. Les enjeux philosophiques de l’herméneutique biblique, Paris, Bayard, 2006 (traduction anglais en cours).

Fehlbarkeit und Fähigkeit. Die Philosophische Anthropologie Paul Ricoeurs, Münster, LIT-Verlag, 2008.

Qui sommes-nous ? Chemins phénoménologiques vers l’homme, Bruxelles, Peeters, 2008.

Du non-autre au tout-autre, Dieu et l’absolu dans les théologies philosophiques de la modernité, Paris, Presses universitaires de France, 2012 (Prix La Bruyère de l’Académie française en 2013. Traduction en arabe en cours, Editions Mominoun Without Borders, Rabat/Beyrouth).

Vivre en philosophant. Expérience philosophique, exercices spirituels, thérapies de l’âme, Paris, Hermann, 2015 (traduction en arabe par Mohammed Chaouki Zine, Mominoun Without Borders, Rabat/Beyrouth, 2019).

L’Herméneutique comme sagesse de l’incertitude, Paris, Le Cercle herméneutique, 2015 (traduction en arabe en cours aux Editions Mominoun Without Borders, Rabat/Beyrouth).

Rendez-vous avec la vérité, Paris, Hermann, 2017.

Désirer comprendre. Court traité des vertus herméneutiques, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, collection « Empreintes philosophiques », 2019.

Les Contes de Minerva, la chouette philosophe, contes bilingues français-allemand, français-anglais, français-flamand, Paris, Éditions Imagine, 14 volumes parus de 2014 à 2017.

 

On doit à Jean Greisch une très grande quantité d’articles, et la direction d’ouvrages collectifs. On citera enfin sa préface à la traduction française de Romano Guardini, La Vision catholique du monde, parue en 2019.