Homélie de S.E.R. Mgr Jean-Michel Di Falco-Léandri, évêque émérite de Gap et Embrun

Messe annuelle de l’Académie catholique de France
le 27 janvier 2020 en l’église Saint-Thomas-d’Aquin de Paris

Je tiens à remercier le père Capelle-Dumont d’avoir invité un manuel à s’adresser à une prestigieuse assemblée d’intellectuels car, vous le savez sans doute, je ne suis qu’un ouvrier tourneur fraiseur, devenu évêque par la grâce de Dieu. Merci donc, cher Père !

Je suppose que ce n’est pas un hasard si ceux qui étaient chargés de la liturgie de cette célébration ont choisi la messe de la Conversion de saint Paul avec le texte d’Évangile de l’envoi en mission. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Serai-je dans l’erreur si je dis que la vocation de notre académie est très précisément la pensée, la réflexion pour la mission ?

« Allez dans le monde entier ! Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création ! »

Nos perspectives sont souvent mesquines et restreintes ! Nous risquons de ne pas regarder plus loin que nos petits cercles. Jésus, lui, envisage le monde entier, toute la création.

La mission est une sortie de son milieu. Pour les premiers Apôtres, il leur fallait sortir de leur milieu juif pour aller vers les païens. Aujourd’hui comme alors, Jésus nous invite, plus encore, il nous bouscule : « Allez ! Quittez vos habitudes intellectuelles et apostoliques pour aller plus loin, jusqu’à la rencontre d’univers nouveaux, de cultures et mentalités différentes des vôtres. C’est le monde entier, c’est toute la création qui attend. »

 Le mot qu’on a traduit par « proclamer » l’Évangile (kerussein en grec, d’où est venu le mot kérygme) signifie en fait « crier ». N’aurions-nous pas à retrouver l’enthousiasme et les méthodes d’évangélisation de nos premiers frères dans la foi ?

Le pape Jean-Paul II n’a cessé, tout au long de son pontificat, d’inviter les chrétiens à ce qu’il appelait « la nouvelle évangélisation ».

Jésus nous dit : « Criez la joyeuse nouvelle de la foi ! » Il ne nous demande pas de convaincre, de prouver, mais de témoigner avec courage de notre foi.

Nous devrions être des chrétiens audacieux, qui ne craignent pas de sortir des sentiers battus, qui inventent, qui innovent, qui créent, même au risque de commettre des erreurs.

Si l’Évangile doit être crié « à temps et à contretemps », si la Bonne Nouvelle du salut doit être proposée à tous, c’est pour permettre à chacun, librement, de dire « oui » ou « non ». L’évangélisation provoque un jugement : il y en a qui croient et d’autres qui ne croient pas. Certains répondent par la foi et d’autres par la non-foi. C’est l’enjeu fantastique de notre liberté, que Dieu respecte et que nous devons respecter, sans que cela nous empêche de continuer notre mission : crier la Bonne Nouvelle de l’Évangile.

Mais attention, n’est pas missionnaire qui veut ! Qu’attend-on d’un futur missionnaire avant son départ vers sa nouvelle affectation ? On lui demande d’abord d’étudier la culture du pays dans lequel il va se rendre, et aussi d’apprendre la langue que parlent ceux auxquels il aura à s’adresser. S’il veut se dispenser de ce passage obligé, il va tout droit à un échec. Il aura beau par la suite se plaindre qu’il n’a pas été bien accueilli, qu’il n’a pas été entendu, qu’on ne l’a pas compris, il n’empêche que c’est lui qui porte toute la responsabilité de son échec.

Je pense que l’Église, donc les chrétiens, se trouvent aujourd’hui dans une situation semblable. Dans une société façonnée par les médias, les réseaux sociaux, l’Église ne trouve pas toujours le langage qui conviendrait pour être entendue de ses contemporains, ce qui provoque souvent incompréhension et rejet. Que fait-elle pour s’approprier ces langages ? Elle est aujourd’hui face à un enjeu considérable d’inculturation. Lorsque j’entends certaines interventions dans les médias, notamment de la part de clercs, je ne puis m’empêcher de penser qu’ils auraient mieux fait de se taire. Leurs propos sont incompréhensibles pour la plupart des auditeurs ou téléspectateurs parce qu’ils parlent le langage d’une tribu d’initiés.

Le venin de la haine et du désir de vengeance se déverse sur la société, et même sur et dans l’Église. À l’heure où certains scientifiques jouent les apprentis sorciers — car tout ce qui est scientifiquement possible n’est pas nécessairement acceptable sur le plan éthique —, il est sage de reprendre cette affirmation de saint Augustin : « On n’accède à la vérité que par l’amour ».

Cette affirmation, l’académie peut la faire sienne car elle peut être celle de tout érudit. Saint Augustin est passé de l’érudition recherchée pour elle-même à une érudition empreinte de charité.

Paul a suivi le même chemin, lui qui se targuait d’avoir été « à l’école de Gamaliel » et qui met, après Damas, tout son zèle au service du Christ.

« On n’accède à la vérité que par l’amour ».

Celui qui n’aime pas est aveugle. Celui qui étale son savoir sans discrétion, sans respect pour son interlocuteur, n’est qu’un orgueilleux, imbu de lui-même.

Vous connaissez cet aphorisme : « Que faut-il connaître pour enseigner le latin à John ? » Réponse : « il faut connaître John. »

Vous tous qui êtes ici, vous êtes des érudits. Mais êtes-vous portés à aimer toute personne que vous rencontrez ? Étudier est bien. Transmettre est bien. Mais pour pouvoir porter du fruit, encore faut-il se préoccuper aussi de la manière d’enseigner. Vous avez connu de ces professeurs qui amassent des connaissances pour ensuite les étaler. Les avez-vous aimés ? Admirés peut-être, et encore… Car qui n’unit pas en lui le savoir et l’amour, la tête et le cœur, n’est qu’un être humain divisé. Un vrai savant sait chercher et voir avec sa tête et son cœur.

Saint Paul, lorsqu’il persécutait les chrétiens, était un aveugle qui s’ignorait. Avec l’expérience de Damas, il demeure plusieurs jours sans voir, mais son cœur, lui, s’est ouvert à la lumière. Grâce à la médiation de l’Église, Paul recouvre la vue. Désormais, tout son être est dans la lumière. Il a connaissance de la vérité concernant le Christ. Il se sait aimé de lui et il le fait aimer partout où il passe.

Vous tous et vous toutes présents ici, vous êtes des saint Paul pour notre temps. Vous avez un ardent désir de connaître. Vous ressentez de la joie, du bonheur à chercher, à trouver, à vous remettre en cause, à faire confiance, à rester humbles devant le savoir. Vous êtes heureux de voir vos étudiants, vos disciples, vos amis découvrir, s’épanouir.

Concernant les Saintes Écritures, peut-être avez-vous rencontré des érudits, des exégètes très calés, mais en réalité ignorants des choses de Dieu. Et à l’inverse, des pauvres en esprit qui vivent l’Évangile jusqu’à nous faire percevoir la profondeur, la largeur, la hauteur des choses de Dieu. Ces pauvres sont vrais. Ils n’ont pas la témérité de prétendre savoir lorsqu’ils ne savent pas.

Mieux vaut savoir peu et avoir le cœur large que de savoir une infinité de choses et avoir le cœur sec. Prions saint Paul, prions saint Augustin, pour qu’ils nous apprennent à ne pas utiliser notre savoir pour paraître, pour humilier, mais vraiment pour édifier le corps du Christ.

Je terminerai avec une fable que vous connaissez et que voici :

Un âne chargé d’une idole passait au travers d’une foule d’hommes ; et ceux-ci se prosternèrent à grande hâte devant l’effigie du dieu qu’ils adoraient. Cependant l’âne, qui s’attribuait ces honneurs, marchait en se carrant, d’un pas grave, levait la tête et dressait ses oreilles tant qu’il pouvait. Quelqu’un s’en aperçut, et lui cria : « Maître Baudet, qui croyez ici mériter nos hommages, attendez qu’on vous ait déchargé de l’idole que vous portez, et le bâton vous fera connaître si c’est vous ou lui que nous honorons ».

Le texte que je viens de lire n’est pas celui d’un père de l’Église mais du fabuliste Ésope, né 620 ans avant Jésus-Christ, texte repris plus tard par La Fontaine. Qu’Ésope me pardonne, et vous aussi, mais je meurs d’envie de paraphraser la leçon de sa fable et de la conclure ainsi : « Attendez qu’on vous ait déchargé du savoir que vous portez, et le bâton vous fera connaître si c’est vous ou ce savoir que nous honorons. »

 Vous êtes un trésor pour l’Église et la société. Si vous me permettez ce trait d’humour, votre académie est une sorte de caverne d’Ali Baba. Un trésor n’a d’intérêt que si on le fait fructifier. Pour accéder au trésor de la caverne il faut un sésame. Il vous appartient de le délivrer pour offrir en partage votre trésor au plus grand nombre.

Alors, en écho à l’Évangile que nous avons entendu, nous pouvons nous interroger sur les signes auxquels on reconnaît les vrais évangélisateurs.

Toi, chrétien d’aujourd’hui, chasses-tu les démons, les démons de l’égoïsme, du laisser-aller, de l’injustice, du manque d’humilité, de charité ? La liste est longue, chacun peut faire la sienne.

Toi, chrétien d’aujourd’hui, parles-tu un langage nouveau, la langue de tes frères méprisés, par exemple ? Apprends-tu la langue des autres, pour dire la Bonne Nouvelle dans leur manière de penser, dans leur culture ?

Toi, chrétien d’aujourd’hui, prends-tu en main les serpents et les poisons, les serpents des structures et systèmes, qui grouillent et rampent dans nos inconscients collectifs ? Es-tu immunisé contre tous les poisons que distillent les courants de pensée mortifères ?

Toi, chrétien d’aujourd’hui, guéris-tu les malades de tristesse, de solitude, d’angoisse et de tant de maux qui amoindrissent la vitalité de tes frères ?

Mais chrétien, n’oublie pas, le Seigneur est à l’œuvre avec toi. À quoi le reconnais-tu dans ta vie ? Sa tombe est vide, mais notre cœur est plein de lui, le Dieu vivant.

Georges Bernanos parlait du « miracle de nos mains vides ». Oui, les mains vides, mais le cœur débordant d’amour.

Portrait : diocèse de Gap et Embrun.