Plaidoyer pour la librairie chrétienne

La profession — libraires et éditeurs confessionnels — réunie en congrès en juillet 2018 craignait de voir disparaître un tiers des librairies religieuses françaises d’ici cinq ans. En plus de la lente sécularisation, nous souffrions de l’économie de l’attention et de la concurrence carnassière de la vente en ligne. S’y sont ajoutées les difficultés liées aux deux crises sociales et à la pandémie mettant à nouveau à très rude épreuve nos capacités de résilience. Notre situation économique est désormais grave et ce diagnostic plus pessimiste encore. Mais au-delà de la polémique sur le caractère « indispensable » du livre dont le confinement aura été un puissant révélateur, la vie de nos commerces cache des enjeux plus cruciaux.

 

Quelle place voulons-nous donner au livre dans nos vies et dans notre foi ?

Par sa dimension silencieuse, introspective, lente, la lecture est un des chemins vers l’intériorité et la prière. La lecture d’un texte spirituel se prolonge dans la réflexion et mène à la contemplation. Nous faisons quotidiennement l’expérience de cette fécondité et de sa nécessité dans la formation à tous âges et pour l’approfondissement et l’affermissement de la foi de chacun. Le livre est aussi objet de résistance face aux travers de la modernité (trop d’écrans !) et un patrimoine à transmettre aux générations futures. Au risque d’être facilement moralisateur, débattons-nous assez dans les groupes paroissiaux de la dernière exhortation papale ? Approfondissons-nous assez les grands auteurs évoqués dans les homélies ? Consacrons-nous le temps nécessaire à la lecture d’une réflexion spirituelle, ecclésiologique ou philosophique ?

 

Ainsi, pourquoi acheter ses livres dans une librairie chrétienne ?

Parce que partout en France, ces librairies facilitent l’accès au livre religieux, à sa profondeur et à sa pluralité. Nous puisons dans l’abondant héritage éditorial et portons aussi les nouvelles voix de l’Église. Pour cela, nous avons recours « à l’art et à la poésie, à la vie intérieure et à la spiritualité » (Pape François, Laudato si’) et proposons aussi bien de la littérature, des essais que des témoignages. Nous nous efforçons, comme nous y invitait Jean-Paul II, dans sa fameuse encyclique, de concilier foi et raison. Dans ces lieux incarnés, nous accueillons l’humain dans toutes ses diversités et fragilités et animons des espaces de vie missionnaires au service de la vie des chrétiens et des paroisses. Bref, nous tentons de faire Église et de ne laisser personne à son seuil.

 

Aujourd’hui, je ne peux me résoudre à ce que cet art de vivre si particulier, cette saine déambulation entre les tables, cette avide consultation de nos étagères, ces échanges passionnés et tellement vivants puissent être remplacés par commodité, par facilité, par un achat froid en ligne ou un inhumain et liberticide algorithme. Le livre est un pilier de notre culture et de notre foi. C’est donc bien un combat civilisationnel que nous menons. Bien sûr à Paris, à quelques pas de Saint-Sulpice, mais aussi à Lille, à Annecy, à Caen, à Tours, à La Roche-sur-Yon ou partout ailleurs, des professionnels chrétiens et engagés résistent avec force d’âme et font survivre leur librairie. Nous aimons notre métier, que nous vivons comme une mission. Aussi, chers lecteurs assidus ou occasionnels ; fidèles ; prêtres ; séminaristes ; évêques ; chers frères et sœurs, nous vous demandons plus que jamais de venir en libraire par cohérence avec vos valeurs, votre vision du monde ou par évidente application de la doctrine sociale de l’Église. Car il serait tragique de rester ignorant ou simple spectateur et de ne pas réagir face à cet étrange déclin ou de succomber aux sirènes amazoniennes. Étrange déclin ou « étrange défaite » comme celle qu’expliquait Marc Bloch quelques mois après la Débâcle de juin 1940 ? Il est encore temps de les conjurer. J’ai, chevillée en moi, comme lui, la ferme espérance que demain, « la France verra de nouveau s’épanouir, sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement. »

 

Jean-Baptiste Passé
Directeur général des librairies La Procure