Introduction du Père Doyen Philippe Capelle-Dumont, président de l′Académie

Monsieur le Ministre, Excellences, Madame le Maire, chers Collègues, chers Amis,

Je suis heureux de vous accueillir pour ouvrir cette séance de rentrée 2019-2020 de l′Académie catholique de France, au cours de laquelle seront installés les nouveaux membres de notre Corps académique : Mmes les professeurs Gilberte Chambaud et Françoise Brochard-Wyart dans la section « Sciences, technologies, et médecine » ; MM. les professeurs Olivier Grenouilleau et Agostino Paravicini-Bagliani dans la section « Sciences humaines et sociales » ;  le doyen Andrea Bellantone dans la section « Philosophie et théologie » ; MM. les professeurs Yves Gaudemet et Jacques Gravereau et M. Robert Leblanc dans la section « Droit et économie » ; et M. le Préfet Jean-Jacques Brot dans la section « Diplomatie, politique et défense ».

Nous sommes également heureux de recevoir, pour présider cette séance, Mgr Roland Minnerath, archevêque de Dijon et membre de l′Académie pontificale des sciences sociales, à la fois juriste-canoniste et théologien ; en votre nom, je le remercie chaleureusement de sa disponibilité. Après le moment musical que l′excellent Thierry Escaich, membre de la section « Arts et lettres » de notre Académie, a bien voulu nous réserver, la parole reviendra à notre collègue le Professeur Jean-Dominique Durand, qui prononcera la leçon académique sur la question européenne.

Cette séance intervient dans un contexte de fragmentation sociale lourdement tendancielle : une société française déstabilisée et désorientée par la montée des tensions, c′est un euphémisme, dans la rue, dans l′école et sur les frontières, ce malgré les alertes ; des emballements médiatiques malgré la rigueur de maints journalistes ; la déchristianisation rampante malgré les germinations évangéliques avérées. Mais ce ne sont là que des indices qui font signe vers des défis de grande ampleur voire des menaces imminentes.

Là où le débat public se réduit le plus souvent à une mise en scène théâtrale de postures antagonistes, nous avons autre chose à proposer, à savoir la mise en ordre des questions et la distinction des registres d′analyse qui en traitent. Les médiations réflexives dont nous avons besoin avec une telle urgence comme celles, entre autres, que propose notre Académie, n′ont pas pour objet de retarder l′action, moins encore de nous en détourner, mais au contraire de l′orienter en lui indiquant les raccourcis du chemin à prendre. Des chemins sur lesquels se manifestent en réalité une triple alerte, une triple préoccupation, une triple sommation qui nous convoque.

La première concerne, à court et à moyen terme, le destin de l′Europe, dont les institutions, malgré l′incroyable série « Brexit », semblent résister mais dont, en amont, les esprits vacillent entre les déficits de la mémoire civilisatrice et les craintes du débordement interculturel. Face au problème d′identité du continent qu′est, en quelque sorte, venu officialiser l′établissement, à l′initiative d′Ursula von der Leyen, la nouvelle présidente de la Commission européenne, d′un commissariat dédié — je cite — à la « protection du mode de vie européen », on serait presque tenté d′appliquer aux Européens ce profond mot d′humour qu′Oscar Wilde formait à l′intention de ses interlocuteurs manquant de confiance en soi : « Soyez vous-mêmes, les autres sont déjà pris ! » Notre Académie, par un colloque sur l′Europe que notre collègue Jean-Dominique Durand avait organisé il y a quelques années et par celui qu′elle s′apprête à monter en 2020 à l′initiative de la section « Diplomatie, politique et défense », veut regarder les choses en face pour nous assurer que les secousses sismiques de facture écologique, économique, éthique, bioéthique et, d′abord, anthropologique qu′elle connaît, redonneront du poids à chacune de ses composantes nationales et modèleront — ce n′est pas un oxymore — un nouveau paysage de tradition sans en détruire « l′appareil de granit » pour citer une métaphore chère à Maurice Blondel (Histoire et dogme), de la disparition de qui nous célébrons cette année le 70e anniversaire.

La deuxième alerte, la deuxième sommation concerne à court et à moyen terme le sort des accablements et des adversités ad intra et ad extra que rencontrent l′Église catholique et le christianisme. Certes, si les chrétiens n′annoncent ni le salut de l′Église ni le salut du christianisme mais bien, singulièrement, le salut du monde, pourraient-ils cependant négliger l′état de fragilisation inédite dans lequel viennent de la placer certains de ses agents et, non moins, les exercices d′instrumentalisation idéologique, voire pseudo-théologique dont elle est l′objet. Or, tel est notre office : nous ne saurions nous contenter d′un simple saut de funambule, entre le jeu des diagnostics souvent fondés et le jeu aléatoire des propositions précipitées ; entre deux, c′est la prise en compte du travail de l′immémorial, lequel a dessiné les grandes trajectoires historiques du champ ecclésial depuis la période patristique jusqu′au dernier concile, que nous voulons voir honorée dans les allées délicates du discernement.

La troisième préoccupation, la troisième alerte qui nous affecte recouvre d′une certaine manière les deux précédentes ; elle concerne le travail de raison en son articulation sensible mais aussi son articulation éthique et, pour aller jusqu′au troisième stade de Kierkegaard, jusqu′en son moment de sainteté. Sainteté de la raison, en effet. « Le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison » disait l′essayiste anglais Chesterton stigmatisant les rationalités qui tournent à vide, déconnectés du réel. C′est pourquoi il est toujours avantageux de se rappeler le mot d′ordre des scolastiques médiévaux visant à observer ce qu′ils appelaient la recta ratio, la « raison droite », et ce dans la lignée grecque, principalement aristotélicienne de l’orthos logos, qui ne détachait jamais l′exercice de raison de l′exigence de vérité et de la pratique de co-rrection pour y parvenir, et dont les juristes s′inspireront dès la Renaissance pour fonder le droit international. C′est afin d′honorer la vertu de  cette « raison droite » que, pour son dixième anniversaire, notre Académie a publié un ouvrage — son  vingtième — intitulé précisément : Rationalités et christianisme  contemporain ; et c′est dans cette même intention exigeante qu′elle déclinera ses quatre prochains rendez- vous : 1. Le colloque blondélien sur la sainteté de la raison ; 2. Le colloque Marie Noël consacré à l′élucidation du lien inspirateur entre  la poésie et la sainteté : 3. La journée d′étude sur « Philosophie et spiritualité » avec un pas de côté vis-à-vis du développement aujourd′hui inconsidéré des spiritualités sans Dieu ; 4. Le colloque en lien avec la Conférence des évêques de France et en collaboration avec l′archevêché de Strasbourg sur le « temps pastoral » comme question déterminante pour l′agir ecclésial contemporain.

Voilà les trois gageures auxquelles nous aurons à nous confronter au cours de cette année, selon le mode évidemment approprié à l′exigence qui fonde et rythme notre Académie et dans le souci de rendre humblement le service qui lui revient en communion d′esprit avec les composantes de la vie intellectuelle et artistique de la sphère sociale et du monde religieux. C′est ainsi que je nous souhaite une année fructueuse et laisse, sans transition, la parole à notre président de séance, Mgr Roland Minnerath.