Catholicisme et Europe : une identité discutée

Conférence du Professeur Jean-Dominique Durand

Excellence,
Monsieur le Président,
Chers Collègues,
Mesdames et Messieurs,

Le décès récent de l’ancien président de la République Jacques Chirac, a été l’occasion de revenir sur son bilan, et notamment sur son refus d’inscrire les « racines chrétiennes de l’Europe » dans le projet de préambule de la constitution de l’Union européenne. C’était en 2004. Le souvenir en reste vif dans les milieux catholiques, comme une blessure mal cicatrisée.

Au moment où une nouvelle Commission se met en place, on peut se poser à nouveau la question de l’identité. Qu’est-ce que l’Europe, et alors que l’Union européenne correspond avec ses 27 membres à la majeure partie du continent (si on laisse de côté l’immense Russie), à quelles valeurs celle-ci se réfère-t-elle ? La nouvelle Commission européenne, encore en formation sous la présidence d’Ursula von der Leyen, a prévu la nomination d’un commissaire à l’European Way of Life (traduit en français par « Protection du mode de vie européen », ce qui n’est pas la même chose). La lettre de mission remise à Margaritis Schinas n’évoque aucunement les questions spirituelles. C’est la commissaire aux « Valeurs et transparences » Vēra Jourová qui est déléguée aux relations avec les Églises, les associations religieuses et les organisations philosophiques et non confessionnelles. On est là dans la mise en œuvre du traité de Lisbonne (2007). Dans son préambule, celui-ci dit que l’Union

s’inspire [le mot est important] des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’état de droit.

L’article 2 précise ces valeurs :dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, « respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités ».

Les valeurs reconnues par l’Europe sont donc mises en rapport avec leur source, les « héritages européens ». Ce n’est pas très nouveau. Paul VI le disait dès 1977 au Conseil de l’Europe :

[L’Europe] conserve une responsabilité particulière pour témoigner, dans l’intérêt de tous, de valeurs essentielles, comme la liberté, la justice, la dignité personnelle, la solidarité, l’amour universel et réciproque.

René Rémond observait que l’Europe a la particularité d’être l’unique continent entièrement christianisé, et il soulignait que pour beaucoup de peuples européens (la Hongrie, la Pologne, par exemple), la conversion au catholicisme a coïncidé avec la naissance même de la nation, liant ainsi indissolublement identité nationale et identité religieuse :

Cette commune appartenance chrétienne est une composante de l’identité européenne. Elle crée une différence originelle avec les autres continents, qui s’atténuera avec le mouvement missionnaire par lequel l’Europe apportera sa foi aux autres mondes.

Il est aisé de multiplier les citations de grands auteurs allant dans le même sens pour désigner l’unité fondamentale de l’Europe, de Goethe, pour qui « la langue maternelle de l’Europe est le christianisme », à Kant, qui voyait dans l’Évangile « la source d’où notre civilisation a jailli », jusqu’à l’Américain Thomas S. Eliot, qui insistait sur l’unité culturelle de l’Europe et notait : « Un citoyen européen peut ne pas croire que le christianisme est vrai, et pourtant ce qu’il dit et fait provient de la culture chrétienne dont il est l’héritier ».

Paul Valéry a résumé à sa manière l’Europe : « Il y a Europe là où les influences de Rome sur l’administration, de la Grèce sur la pensée, du christianisme sur la vie intérieure se font sentir toutes les trois ». Giorgio La Pira identifiait les trois pierres sur lesquelles l’Europe s’est construite : juridique (Rome), métaphysique (Athènes), prophétique (Jérusalem). Pour Benoît XVI, c’est la triple rencontre entre Jérusalem, Athènes et Rome, « entre la foi au Dieu d’Israël, la raison philosophique des Grecs et la pensée juridique de Rome », qui forme l’identité profonde de l’Europe », dit-il au Bundestag à Berlin en septembre 2011.

Du point de vue religieux, l’Europe est historiquement marquée par le pluralisme, ce qui n’exclut pas la puissance de l’empreinte du christianisme et la vitalité des racines chrétiennes constamment rappelées par Jean-Paul II et Benoît XVI. On peut distinguer une mémoire juive, ancienne, car on observe une présence juive à Rome dès le Ier siècle avant Jésus-Christ. Cette mémoire est faite de douleurs, de l’expulsion des juifs d’Espagne à la Shoah. Celle-ci est d’autant plus importante que c’est en partie du génocide des juifs qu’est née la conscience de la nécessité de construire l’Europe autrement. Il faut tenir compte aussi des mémoires des schismes et particulièrement de la rupture entre Latins et Grecs de 1054. La chrétienté latine s’est déchirée à son tour au XVIe siècle avec la Réforme protestante, elle-même pleine de nuances et de divisions internes. Les mémoires des persécutions, des guerres entre confessions chrétiennes étaient encore actives il y a peu comme en Irlande. La mémoire du génocide des Arméniens dans l’Empire ottoman interroge la conscience européenne. Non moins vivaces sont les préjugés et les divisions entre peuples, ethnies, groupes linguistiques : l’Europe présente une pluralité culturelle difficile à composer.

Emmanuel Todd parle de « la fragmentation anthropologique » de l’Europe. Denis de Rougemont notait dans ses Écrits sur l’Europe, que

cet état de polémique permanente portant sur les principes fondamentaux de toute culture ou civilisation n’a pas produit seulement de l’anarchie et des guerres. Il a contraint les élites, et par elles la partie agissante des masses européennes, à développer ce que je voudrais appeler les trois vertus cardinales de l’Europe : le sens de la vérité objective, le sens de la responsabilité personnelle, et le sens de la liberté.

L’Europe est plus que jamais terre du pluralisme religieux. Elle vit de ce point de vue une véritable révolution culturelle avec l’émergence rapide d’une société multiculturelle et multireligieuse, liée aux migrations. En même temps, elle voit émerger en elle de nouvelles peurs, de nouveaux replis sur soi, voire des néonationalismes, qui tendent à exacerber l’idée de frontière, et à exalter, à manipuler un christianisme qui serait l’unique fondateur de l’Europe. Or, celle-ci constitue historiquement l’espace dans le monde le plus dense de rencontres entre les peuples et les traditions culturelles. Là est l’âme de l’Europe, dans la trame d’unité fournie par le judéo-christianisme, enrichie par d’autres apports tels que l’islam, présent avec l’installation des Omeyyades en Espagne au début du VIIIe siècle, mais aussi en Sicile et dans les Balkans.

Elle se trouve plongée aussi dans la question des rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, autrement dit entre religion et politique. Si ces relations furent souvent tumultueuses, si la France a opté pour une séparation inscrite dans la loi de 1905 et une laïcité rigoureuse et parfois obsessionnelle, si chaque État européen a construit ses propres solutions par rapport aux religions, l’ensemble de l’Europe est marquée fondamentalement par les formules du Christ qui invitait à rendre « à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc, XX, 25 ; Marc, XII, 17 ; Matthieu, XXII, 21), tout en répétant que « mon Royaume n’est pas de ce monde » (Jean, XVIII, 36). Il invitait à distinguer deux ordres de réalité. Il récusait de ce fait toute forme de pouvoir théocratique et posait les bases de l’autonomie du politique par rapport au religieux et inversement. C’est paradoxalement sous d’autres influences, celle notamment de la philosophie des Lumières, que la liberté de conscience, en particulier la liberté de ne professer aucune religion, a pu s’imposer.

L’Europe s’identifie à l’humanisme, qui se distingue par le caractère central de la personne et des droits humains. De là naît le principe moderne de démocratie dans laquelle la personne est respectée pour elle-même et participe à l’œuvre commune. Le christianisme a élaboré la notion de « personne humaine », pour exprimer la foi en Dieu un et trine (trois personnes en une seule nature), en Jésus homme et Dieu (une personne en deux natures), et en la vocation « personnelle » de tout homme, fils de Dieu. Il insiste sur la dignité de la personne parce qu’elle est éclairée par la foi trinitaire et christologique, parce qu’elle est à l’image de Dieu et trouve sa fin dans la vision de Dieu. Elle est dotée de liberté et de raison. Son modèle est le Christ, image parfaite du Père, qui a accepté librement son sacrifice pour racheter les péchés. La personne est incarnée. En elle, sa part transcendante — l’esprit — est liée à sa part matérielle — le corps, sa place dans la société, dans l’histoire. D’où sa vocation et sa responsabilité, de rendre présentes les valeurs dont elle tire sa dignité. La notion de personne est présente néanmoins dans d’autres traditions de la pensée occidentale, depuis Socrate, dans les philosophies du sujet, de la conscience intellectuelle et morale, de la liberté de l’individu et des droits de l’homme. Elle a trouvé son expression dans la philosophie  personnaliste portée notamment par Emmanuel Mounier et Jacques Maritain. La notion de personne permet d’insister sur la dynamique relationnelle, en particulier sociale, contre l’individualisme issu du rationalisme des Lumières, contre les spiritualismes qui ignorent la matière, contre les collectivismes qui uniformisent. L’idée de personne appelle à la communion au sein de communautés diverses à des niveaux différents, des plus petites aux plus vastes. Il n’est pas surprenant que les premières expressions de l’unité de l’Europe aient pris le nom de « Communautés ». Elles traduisaient l’inspiration personnaliste des « pères de l’Europe ». La personne est centrale dans la construction européenne. La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (2000) le dit dans son préambule : « L’Union […] place la personne au cœur de son action ».

La question de l’identité européenne est fort complexe. C’est pourquoi le débat sur les racines chrétiennes de l’Europe à intégrer ou non dans la constitution de l’Union européenne est vite devenu un débat biaisé par des objectifs politiques plus ou moins avoués, qui ont encombré la discussion. Il est un fait que l’Europe s’est nourrie du christianisme, qui assure au continent une unité, mais le christianisme n’est pas uniforme. Il est fait de mémoires différentes, voire conflictuelles, liées aux influences subies, aux événements et aux hommes, aux lieux et aux langues, tout cela étant inextricablement imbriqué. Paul Veyne s’interrogeait : « L’Europe a-t-elle des racines chrétiennes ? » et, étrangement pour un historien, il se demandait : « Existe-t-il des racines dans l’histoire ? » En tous cas, un grand arbre comme l’arbre européen, a forcément des racines nombreuses, qui s’entremêlent. Edgar Morin parle d’un « bouillon de culture » et d’un « tourbillon culturel » pour qualifier l’Europe. Le pape François a déclaré dans une interview à La Croix :

Il faut parler de racines au pluriel car il y en a tant. En ce sens, quand j’entends parler des racines chrétiennes de l’Europe, j’en redoute parfois la tonalité, qui peut être triomphaliste ou vengeresse. […] Jean-Paul II en parlait avec une tonalité tranquille. L’Europe, oui, a des racines chrétiennes. Le christianisme a pour devoir de les arroser, mais dans un esprit de service commun par le lavement des pieds. Le devoir du christianisme pour l’Europe, c’est le service.

Cette réflexion amène à poser avec Andrea Riccardi la question de l’abandon de l’Europe par les catholiques. La culture officielle forgée par les médias leur est fondamentalement hostile. Tous les chiffres sont au rouge dans toute l’Europe : baisse des pratiquants à la messe dominicale, baisse des vocations sacerdotales, diminution du nombre des religieux et surtout des religieuses, qui ont tant marqué le paysage humain des nations européennes, fermeture d’églises, détruites ou reconverties : en Hollande, le cardinal Eijk archevêque d’Utrecht, a donné le chiffre de mille églises fermées entre 2008 et 2018, 600 protestantes et 400 catholiques, c’est-à-dire deux ou trois par semaine.

Aujourd’hui, l’Europe est une réalité de minorités, et les catholiques, les chrétiens en général, constituent une minorité parmi d’autres. La sécularisation a fait des religions majoritaires des minorités importantes, mais enracinées. Benoît XVI a repris un concept utilisé par Arnold Toynbee, pour qui les minorités créatives sont le cœur de la création d’une civilisation. Si Paul Valéry pensait que les civilisations étaient mortelles, pour l’historien britannique, il arrive qu’elles se suicident, elles ne sont pas assassinées. À partir de ce concept, le pape a affirmé :

Ce sont les minorités créatives qui déterminent l’avenir, et, dans ce sens, l’Église catholique doit se comprendre comme une minorité créative qui possède un héritage de valeurs qui ne sont pas des restes du passé, mais une réalité très vivante et très actuelle.

Le pape a introduit là une distinction profonde entre l’idée d’un catholicisme européen comme minorité créative et le repli minoritaire du catholicisme sur lui-même. Dans un tel esprit Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1995, appelait à « donner une âme, une spiritualité à l’Europe ».

 

Il est clair que nous nous trouvons aujourd’hui, et depuis quelque temps, devant une crise de l’Europe, une crise de la conscience européenne, de l’européisme, qui ne mobilise plus, et une crise des institutions repliées sur elles-mêmes, que personne ne semble pouvoir contrôler. Il s’agit aussi d’une crise chrétienne de l’Europe, Il y a une urgence pour les chrétiens : répondre aux appels des papes à agir positivement et non à se lamenter de l’évolution des temps. Ils ont une responsabilité spéciale pour l’avenir de l’Europe. Parce qu’ils sont porteurs d’une vision du monde et très concrètement d’une vision de la société, ils ont un héritage à transmettre. Il ne s’agit pas de tomber dans la nostalgie, mais de travailler, de semer, de porter le christianisme dans la société. L’Europe est riche d’un patrimoine commun qui peut porter malgré ou en raison de sa diversité, à une unité, et contribuer à la paix dans un continent si longtemps déchiré. Mais une certaine unité culturelle, forgée par le christianisme et enrichie d’autres apports, ne signifie pas qu’une identité européenne émerge réellement. Les identités nationales, les identités communautaristes restent puissantes, et même se renforcent sous l’effet notamment d’une mondialisation irréversible. Jérôme Fourquet dans L’Archipel français parle d’une fragmentation de la nation. Son analyse pourrait être étendue facilement à l’Europe.

L’une des responsabilités des catholiques, en s’appuyant sur l’universalité du message évangélique dont ils sont porteurs, ou devraient être porteurs, est de mettre en valeur ce qui unit, sans jamais oublier le message de Robert Schuman  le 9 mai 1950 : faire l’Europe, c’est-à-dire unir des peuples de tous temps opposés les uns aux autres, un rêve pour toute une génération marquée par deux guerres mondiales. Cette construction européenne, commencée en 1950, portée par des hommes d’État catholiques, qui se poursuit encore non sans difficultés, représente un unicum historique, fondé sur la création d’un nouveau système de relations entre les nations européennes, en respectant les identités tout en créant une véritable communauté de destin. Les citoyens européens, volontiers eurosceptiques, oublient trop vite que l’Union européenne est pour de nombreux pays un modèle, un rêve. Après le démantèlement du Rideau de fer, les nations libérées de la dictature communiste ont vu dans leur adhésion rapide une garantie pour s’assurer un avenir de paix et de prospérité. Pour bien des régions déchirées par la haine, en Europe et ailleurs dans le monde, le processus européen tend à démontrer que haine et guerre ne sont pas forcément un destin inévitable. Comme l’a dit le Comité Nobel en attribuant le prix Nobel de la paix à l’Union européenne en 2012 : « le travail de l’Union européenne est un symbole de la fraternité entre les nations ». Le christianisme, a écrit Philippe Capelle-Dumont, en s’appuyant sur l’Évangile selon saint Jean, « ne fait pas que proposer, moins encore suggérer, il invite et suscite ». Là est l’enjeu pour les chrétiens européens.