Homélie 2017

Messe annuelle de l'Académie catholique de France

 25 janvier 2017
Eglise Saint-Thomas d'Aquin - Paris

Homélie prononcée par Monseigneur Claude DAGENS de l’Académie française

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 LA PASSION DU CHRIST TRANSFIGURE LE MONDE

« Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? »

« Qui es-tu Seigneur ? » « Je suis Jésus, le Nazaréen, celui que tu persécutes ! »

Ce dialogue est bouleversant. Il fait de cet homme nommé Saul un autre homme, un homme qui sera pour toute sa vie plongé dans le mystère du Christ, et comme transfiguré. Il ne s’appartient plus, parce qu’en ces quelques instants de lumière, Jésus, le Messie humilié et glorifié, l’associe à sa Pâque. Ceux-là mêmes qu’il persécutait, deviennent des signes de Dieu. Dans son cœur, dans sa chair, dans son intelligence, il reçoit une force de vie et de résurrection qui l’arrache à lui-même et le place au coeur de la nouvelle Alliance dont le Verbe  fait chair est la source en ce monde.

Et Paul comprend que le mystère de la Croix du Christ vient pour toujours transformer notre humanité, en l’élargissant aux dimensions   de la miséricorde du Père, qui est sans limites. C’est ainsi que naît l’Eglise, qu’elle est mise au monde, qu’elle forme un corps vivant où la mort et le mal sont vaincus. Paul devient, avec les apôtres, le témoin passionné de cet engagement.

Même si nous ne sommes pas tous des convertis, même si nous n’avons pas fait l’expérience d’une telle révélation, nous avons, nous croyons que nous ne pouvons pas nous dire chrétiens, sans consentir à être saisis nous aussi par la Pâque de Jésus.

C’est pourquoi j’ai voulu aussi faire écho aux paroles passionnées que Paul adresse aux chrétiens de Philippes, quand il les appelle à avoir en eux les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus, à partir de la simple prononciation de ce nom de Jésus.

Il est normal que cette prononciation ne soit pas toujours facile. Elle nous dépasse et pourtant, elle fait partie de notre intimité. Jésus ! J’admire ces personnes qui parlent peu, quand elles osent nommer Celui auquel elles croient de façon simple et profonde.

Car, en ce seul nom, tout est dit, comme en germe, du mystère de Dieu quand il vient parmi nous. Lui, le Fils, le premier-né d’entre les morts, a été envoyé pour demeurer en nous, jusque dans nos ténèbres, lorsque nous avons l’impression d’être détruits par le mal. Car il a consenti, Lui, à être dépouillé de tout, réduit à rien, vidé de lui-même pour qu’en ce passage si réel, puisse surgir la force de réconciliation que le Père met en oeuvre pour nous transfigurer.

La Croix du Christ ne détruit pas. Elle est une ouverture infinie, une source de vie inépuisable. Et j’entends encore le prêtre qui a été pour moi un véritable père spirituel prononcer les paroles de Paul aux chrétiens de Corinthe : « Je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus-Christ crucifié ». Et on comprenait, en l’écoutant, où se trouve le cœur de la nouveauté chrétienne : c’est que le dépouillement de Jésus vient affronter et vaincre toute puissance de mort et que l’heure du Christ devient l’origine d’une nouvelle création.

Que l’Esprit saint soit remercié de nous donner cet homme devenu le pape François, qui a l’art de faire sentir que la passion du Christ est une passion aimante pour notre humanité et que nous y participons à travers le corps de l’Eglise !

Sans cette nous sommes appelés à aller du cœur de Dieu au cœur de notre humanité, et aussi, si cela nous est donné, du cœur de notre humanité au cœur du Christ qui nous associe à sa Pâque.

Oui, « il est grand le mystère de la foi », et il s’accomplit en nous à l’intérieur et aussi au-delà de tout ce que nous pouvons penser, chercher, imaginer.

Parce que Dieu lui-même est plus grand, infiniment plus grand que nous et que ce qu’il vient inscrire au plus secret de nos consciences ne peut pas être séparé de cet immense travail d’élargissement qu’il vient susciter dans le monde, au milieu même des brisures du monde.

« Car les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit se révéler un jour» (Rom.8) et qui brille déjà dans le Christ.

C’est au milieu des violences de la première guerre mondiale, alors qu’il voyait de près des morts et des blessés, que le Père Teilhard de Chardin a commencé à comprendre à quel point la prière de Jésus étend sa présence et sa miséricorde aux dimensions de l’histoire.

Seigneur, donne-nous, par l’intercession de l’apôtre Paul, d’être des chrétiens qui n’ont pas peur d‘être plongés dans ton intimité et d’oser être aussi comme l’âme du monde, à travers le Corps de l’Eglise. Car l’âme chrétienne du monde est indestructible !

Homélie 2016

MESSE ANNUELLE DE L’ACADEMIE CATHOLIQUE DE FRANCE 

25 janvier 2016
Eglise Saint-Thomas d’Aquin -  Paris  

Homélie prononcée par le Père Philippe CAPELLE-DUMONT

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             Lorsque notre Académie a décidé, voici un peu plus de cinq ans, d’instituer cette messe solennelle sous les auspices de saint Paul et de sa Conversion, elle dessinait en quelque sorte le triangle de ses références principales avec saint Augustin, le géant patristique qui lui a donné sa devise : « Non intratur in veritatem nisi per caritatem », et avec Thomas d’Aquin, le géant médiéval à qui nous rendons hommage dans cette église qui lui est dédiée. 

            Mais en nous focalisant sur Paul en cette circonstance liturgique, année après année nous donnons à notre méditation toute chance de recueillir une manne originale, originelle, en mesure d’inspirer tout spécialement notre labeur académique. En effet, si Paul est bien ce que la science historique en a le plus souvent retenu à  savoir un persécuteur du Christ devenu persécuté pour le Christ dans un contexte de violence à laquelle les événements présents nous rapportent encore, nous sommes non moins saisis en observant de près ses différents modes d’action et ses différents genres de paroles : il fut en effet tout ensemble un mystique, un fondateur et un intellectuel, un authentique penseur, trois traits qui le distinguent et qui racontent l’unité prodigieuse de sa personne et de son ministère.

            Mystique, il n’a pas seulement ni principalement connu des émotions spirituelles, il s’est d’abord identifié au Christ jusque dans l’humilité la plus dépouillée :  « Ce n’est pas moi qui vis mais c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2,20) ;  « C’est alors que je suis faible, que je suis fort » (2 Co 12,7) ; « Il m'a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me gifler et m'empêcher de m'enorgueillir » (2 Co 12,10).  De telles séquences ne font pas seulement partie de notre patrimoine religieux comme on  dit, car elles notifient les dispositions premières de l’homme face à Dieu.

            Intellectuel, penseur de première main, il n’a pas simplement commis quelques pensées durables, il a fourni des socles de références qui n’en finissement pas de  nourrir notre travail dans la pensée vingt siècles après. Si l’on ne compte guère, à s’en tenir au seul vingtième siècle, le nombre de poètes, de philosophes et de théologiens qui ont relu et commenté saint Paul, parfois de manière aventureuse, c’est aussi à cause de la puissance ici métaphorique, là spéculative que nous lèguent ses sentences sur le temps et l’événement, sur la dialectique de la lettre et de l’esprit, sur la récapitulation christologique, pour ne mentionner que quelques pépites.

            Fondateur enfin, il  n’a pas simplement réalisé quelques fondations éparses dans le bassin méditerranéen au péril de sa vie, il a conféré, rien de moins, dans une parole à  temps et à  contre-tempos, ses caractères de fondation pérenne à l’Eglise.

            Sans doute, saint Paul, la pérennité de l’œuvre paulinienne, tiennent-ils dans ce tissu unique fait du dynamisme fondateur, de l’exigence intellectuelle et de la disposition mystique.  Mais les trois champs qu’il  a ainsi constamment traversés ne l’ont pas été  par hasard : ils  traduisaient la grande histoire de la révélation biblique de l’homme face à Dieu, homme tout à la fois corps, esprit et cœur, invité depuis le livre du Deutéronome jusqu’à  l’Evangile à  « aimer Dieu de toute sa force, de tout son esprit de toute son âme ». En effet, Paul le fondateur a aimé Dieu de toute sa force ; Paul le penseur, l’a aimé de tout son esprit, de toute sa pensée ; et Paul le mystique l’a aimé de tout son cœur. Tel est sans doute l’un des messages les plus profonds, sans doute inoxydables, qu’il nous lègue à même notre exercice dont la puissance doit se vérifier dans ce qu’elle fonde, et dont les  fondations ne tiennent  que dans la fermeté d’une alliance spirituelle.

            C’est à l’intérieur de ce cercle vertueux que nous pouvons recueillir une ultime inspiration au cours de cette fête qui célèbre non seulement saint Paul mais le phénomène inouï de sa conversion. Conversion : ce vocable renvoie le plus souvent, non sans raison, à l’exigence de changement constant, personnel et communautaire, de comportement. Et le carême qui débutera dans deux semaines nous le rappellera. Il est non moins vrai que la conversion de saint Paul nous renvoie aussi à un genre d’événement tout à fait singulier qui donna les saint Augustin et les Pascal,  les Thérèse d’Avila et les Edith Stein,  les Claudel et les Clavel, un  événement qui les a terrassés, littéralement mis à  terre, attendant le secours des frères dans la foi pour se redresser.

            Ainsi, la demande de Jésus dans l’évangile de ce jour est rude : il s’agit bien d’annoncer universellement, et par amour du prochain, la bonne nouvelle du Vivant. Ainsi la conversion personnelle et la conversion des nations vont de pair au titre de l’unique salut inauguré par le Christ  dont voici le signe, dit l’évangile : « Les malades s'en trouveront bien ».

            Notre histoire de chrétiens dans la cité des hommes aujourd’hui déstabilisée à tant de plans, est assurément liée à cette demande de conversion personnelle et universelle, dont Paul notre aîné, que nous aimons lire et relire, nous apprend encore et sans doute plus que jamais les chemins de réponse.

 

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Homelie 2015

Messe de rentrée de l’Académie Catholique de France
25 janvier 2015 (Paris, S. Etienne-du-Mont).

Homélie de Son Eminence Le Cardinal Philippe BARBARIN

 

        Tout au long de l’année liturgique, nous allons méditer, au fil des dimanches, l’Evangile selon saint Marc. Depuis des années, en lisant son premier chapitre, je me suis pris à lui donner pour titre : « …Une page arrachée à l’agenda de Jésus. »   L’évangéliste qui veut nous présenter l’ensemble de l’enseignement et de l’œuvre du Messie commence par nous décrire le personnage de la manière la plus concrète. De fait, on a l’impression de le suivre heure par heure et de découvrir son emploi du temps.

       Voilà le voyage que nous allons accomplir au cours des trois ou quatre prochains dimanches. En effet, jusqu’à l’entrée en carême, nous resterons dans ce premier chapitre. Nous verrons Jésus enseigner dans la synagogue, chasser des démons,  guérir des malades et des possédés ; puis, le lendemain matin, « bien avant le jour », partir prier dans un endroit désert, à la rencontre du Père. Rejoint par ses disciples, il se laisse interrompre par Simon et ses compagnons qui lui disent : « Tout le monde te cherche », et il accepte de se remettre en route pour la mission : « Partons ailleurs dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle,  car c’est pour cela que je suis sorti. » 

       Saint Marc veut nous donner à connaître Jésus, personnellement. Peut-être cela nous donnera-t-il le désir de jeter un coup d’œil sur notre agenda, pour voir s’il est organisé d’après la même logique, si notre existence est vraiment chrétienne, si elle commence par où l’on doit commencer. En un mot, si elle est « en ordre ».

       Nous avons donc la joie, en ouvrant l’Evangile, de découvrir  la  belle humanité du Seigneur, pour l’écouter et le suivre. Dans le texte qui nous est proposé aujourd’hui nous sommes les témoins de deux éléments majeurs de fondation : la proclamation et l’appel.

 

Jésus proclame.

       Jésus n’enseigne pas encore. Certes, c’est un rabbi, et bien des fois l’Evangile nous dira combien les gens sont fascinés par son enseignement, « suspendus à ses lèvres » (Lc 19, 48). Mais ici, il « proclame » (kerussein), dit l’Evangile. Ce verbe grec a donné le mot kérygme ; c’est comme un cri, si l’on peut dire. Avant d’exposer l’enseignement structuré d’un rabbi, Jésus lance un grand cri à la face du monde, pour proclamer que le Royaume de Dieu est venu jusqu’aux hommes, et pour les inviter à se convertir et à croire à la Bonne Nouvelle.

       Ensuite, il appelle ses premiers disciples : Simon et André, Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Puis nous le suivons, accompagné de ses disciples, avec qui il se rend à la synagogue et guérit un possédé. L’évangéliste nous emmène chez la belle-mère de Simon, alitée à cause d’une forte fièvre. Jésus la guérit, « la fièvre la quitta et elle les servait ».  Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amène de nombreux malades et possédés, qu’il guérit encore : « La ville entière se pressait à la porte. » La nuit a dû être bien courte, puisque St Marc précise que le lendemain il se leva tôt, « bien avant le jour ». Seigneur, ta vie est dévorée par l’amour du Père !

         Nous savons, effectivement, qu’il « brûle ». Et ce kérygme, son premier cri, nous interpelle sur le contenu de notre témoignage. Quel cri lancent les chrétiens aujourd’hui, en 2015, dans notre société ? Est-ce celui qui ouvre l’Evangile ? « Les temps sont accomplis ! » Le cœur des hommes est en attente. Aujourd’hui, comme il y a deux mille ans, vous le savez, il est habité par une question, fondamentale : La vie l’emportera-t-elle sur la mort ? L’amour sera-t-il finalement victorieux ?

        Une parole sourde qu’on appelle la promesse, habite le fond de notre cœur ; c’est notre grande attente. Et précisément, Jésus vient nous annoncer que les temps sont accomplis. « Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ ! » Commencement de l’Evangile de Dieu, voilà un mot nouveau ! En fait, ce mot grec est formé sur le mot promesse. Je ne sais pas pourquoi nos traductions ne montrent pas la proximité entre le mot Ep-angile (la promesse) et Ev-angile (la bonne nouvelle, la promesse enfin qui se réalise). C’est pourtant l’essentiel dans notre témoignage, fondé sur les Ecritures : le message dont nous sommes porteurs, dont nos lèvres brûlent quand nous le transmettons, et qui nous dépasse, c’est la réponse à la plus profonde attente des hommes, de tous temps et de toutes cultures : « Ouvrez-vous donc ! Changez totalement de vie ! Laissez l’amour du Christ y entrer ! Laissez cet Evangile toucher vos oreilles et vos cœurs ! Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ! »

       C’est la raison pour laquelle la première lecture choisie pour ce dimanche nous emmène à Ninive, la ville « extraordinairement grande ». Le prophète Jonas y lance son cri et appelle les habitants à se convertir.

       Frères et sœurs, Ninive aujourd’hui s’appelle Mossoul. Cela me touche profondément, car l’été dernier, au cours d’un voyage en Irak, j’ai fait un jumelage entre le diocèse de Lyon et celui de Mossoul dont tous les chrétiens ont été chassés en un jour, comme vous le savez. Je leur ai promis de dire tous les jours le Notre Père dans leur langue liturgique, jusqu’à ce qu’ils puissent revenir dans leur ville, leurs maisons, leurs églises, leurs écoles… Je le réciterai donc en chaldéen, avant que nous ne le chantions ensemble en français. 

       Sur quel ton faut-il inviter les gens à se convertir ? Voilà le problème ! Dire que les choses ne vont pas, tout le monde le sait… Les journaux nous en rebattent les oreilles, et rien ne change.  Qu’est-ce qui pourrait changer  et faire qu’à la suite de la parole de Jonas un peuple entier se convertisse ? Que dire pour qu’aujourd’hui à Paris, en Europe, dans le monde entier, les gens reçoivent enfin intérieurement ce message qui correspond à leur désir le plus profond et se décident : « Cette fois-ci je me convertis ! »

       Quel ton trouver ? En fait, à l’Académie catholique de France,  la phrase de saint Augustin qui vous sert de devise peut nous donner la clef de la question. Il est dit : « Non intratur in veritatem nisi per caritatem. » « On n’entrera jamais dans la vérité que par la charité. » Mais quand Jonas avertit les  habitants de Ninive : « Dans quarante jours, Ninive sera détruite », est-ce vraiment une parole de charité ? Certainement ! La charité n’est pas seulement dans les formules, mais dans le fond du cœur. Jonas était un envoyé de l’amour de Dieu, et les habitants de Ninive ont reconnu en cet homme un prophète, « une bouche de Dieu », un amour qui venait sur eux, et aussitôt ils se sont convertis.

       La charité ne s’exprime pas forcément par des paroles mielleuses ou douceâtres. Elle vient d’un amour en amont, d’un Autre, et les gens, en l’entendant, s’aperçoivent qu’un fleuve de miséricorde arrive sur eux. Même si les propos peuvent être vigoureux ou brûlants, ils sentent, ils savent qu’ils sont aimés et ils acceptent de prendre le chemin de la conversion. N’est-ce pas vrai aussi pour nous ? Quand quelqu’un vient pour nous faire des reproches, nous risquons de nous cabrer spontanément, de dresser des murailles entre notre interlocuteur et nous. Mais si nous sentons, sans hésitation, qu’il nous aime, alors nous disons : « Oui, c’est vrai, il faut que je change … ».

       C’est ce qui s’est passé pour Ninive. C’est la première proclamation de Jésus, la beauté du kérygme !

 

Il appelle

 

       Le deuxième point de cette présentation de la figure du Messie, c’est l’appel. Après le kérygme, après le grand cri, avant les enseignements, les guérisons, les exorcismes… il y a cette merveille ! Il est dommage que l’on n’entende pas ce mot appel dans « Eglise ». Ecclesia vient du verbe grec kalein,  appeler. Le mot signifie assemblée, certes, mais l’Eglise naît de l’appel. Au jour de la confirmation, on commence par appeler les jeunes : « Nathalie,  baptisée tel jour dans telle église ! » Elle se lève et s’avance : « Me Voici ! » Elle répond à l’appel que le Seigneur lui lance à travers l’Eglise, comme le futur diacre ou le futur prêtre qu’on appelle avant de les ordonner.

        C’est certainement pour cette raison que l’appel des premiers disciples nous est relaté au tout début de l’Evangile. Le regard de Jésus se pose sur chacun : Simon, André, Jacques, Jean … Et il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » C’est la nouvelle traduction  liturgique qui représente un progrès par rapport à l’ancienne où le verbe devenir n’était pas rendu.  Or, nous savons bien qu’il faut du temps, quand le Seigneur nous a appelés, pour que nous devenions ce qu’il veut que nous soyons.  Ce n’est pas facile de devenir un témoin de Jésus, même quand on a préparé sa confirmation pendant des mois ; d’avoir un cœur vraiment sacerdotal, même quand on a été formé pendant des années de séminaire. Quel travail doit accomplir en nous le Seigneur pour nous permettre de devenir ce qu’il veut que nous soyons !


       Je voudrais terminer sur le petit mot « aussitôt ». Il était déjà dans le récit de Ninive : « Aussitôt, Ninive se convertit. » Il est présent dans l’Evangile : « Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. » Un aussitôt qui est même appliqué à Jésus. « Aussitôt, Jésus les appela. »  On voit qu’il est brûlé par la parole de son Père en lui. Et cette brûlure se transmet aujourd’hui, pour qu’à la parole de Jésus, aussitôt nous nous convertissions, nous nous mettions en chemin… et pour qu’à travers nous, « la Parole du Seigneur accomplisse sa course et soit glorifiée » (1 Th 3, 1).

 

Homélie 2014

Messe de rentrée de l’Académie Catholique de France
24 janvier 2014 (Paris, S. Thomas d’Aquin).

Homélie de Son Eminence Le Cardinal Paul POUPARD

     Président Emérite du Conseil Pontifical de la Culture et  du

Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux


Chers frères prêtres, chers frères et sœurs en Jésus-Christ,

         « Je suis juif, né à Tarse, j’ai reçu à l’école de Gamaliel un enseignement strictement conforme à celui de nos pères, j’ai persécuté à mort les adeptes de cette doctrine. Une grande lumière venant du ciel, une voix sur le chemin de Damas me disait: Je suis Jésus le Nazaréen, Celui que tu persécutes. Que dois-je faire, Seigneur ? Le Dieu de nos pères t’a destiné à connaître sa volonté, tu seras pour Lui devant tous les hommes le témoin de ce que tu as vu et entendu ». Le récit autobiographique de la conversion du persécuteur, en apôtre Paul, missionnaire de Jésus, nourrit notre méditation au cœur de  cette Messe annuelle de l’Académie catholique de France, à laquelle je m’honore d’appartenir dès sa fondation.

Je salue cordialement notre Président créatif, le cher Père Doyen Philippe Capelle-Dumont,  et tous les confrères et amis de notre jeune, dynamique et déjà rayonnante institution. Avec joie, nous renouvelons ce soir en Eglise notre foi au Christ, et notre volonté  d’être, avec la grâce de Dieu,  à l’exemple de Paul, suivant ses enseignements, des apôtres fervents en  notre sainte mère l’Eglise, une , sainte, catholique et apostolique, sous la conduite du successeur de Pierre, notre bien-aimé pape François, et de nos pasteurs.

Au début de sa Lettre aux Romains, Paul salue la communauté de Rome en se présentant comme le « serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation » (Rom 1, 1), qui a reçu la mission « d’annoncer l’Évangile de Dieu » (Rm 1, 1) aux nations païennes. L’initiative gratuite de Dieu (cf. 1 Co 15, 9-10; 2 Co 4, 1; Ga 1, 15), l’a saisi et littéralement retourné sur le chemin de Damas, comme  nous venons de l’entendre.  Apôtre des Nations, messager de la bonne nouvelle, Paul n’a cessé, avec intrépidité, d’annoncer courageusement, sans craindre les épreuves, tout au long de ses voyages missionnaires autour de la Méditerranée, d’Antioche à Athènes, de Corinthe à Rome, le Christ-Jésus, mort et ressuscité pour nous. Au soir d’une vie où s’approche l’heure du martyre, il dit en confidence à son disciple très cher, Timothée : « Je sais en qui j’ai mis ma foi » (2 Tim 1, 12). C’est là tout le secret de son existence, le ressort de son ardeur missionnaire, la sérénité de son espérance, la source de son amour. Sa foi, dont le mot même apparaît à plus de deux cent reprises sous sa plume et dans sa bouche, manifeste son rapport direct  au Christ, témoigné jusqu’au martyre. Aussi peut-il se laisser aller à l’action de grâces, comme il le fait  en sa 2nde Lettre à Timothée : « Me voici déjà offert en sacrifice et le moment de mon départ est arrivé ; j’ai combattu le beau combat, gardé la foi et achevé ma course.»

Ce « beau » combat – le grec emploie l’expression « kalon » – n’a certes pas été un divertissement. Paul a connu, avec la persécution, l’épreuve des faux frères et la morsure de la solitude : « La première fois que j’ai eu à présenter ma défense, personne ne m’a soutenu. Tous m’ont abandonné ! ». Mais dans cet abandon,  « Le Seigneur, lui, m’a assisté et m’a rempli de force afin que, par moi, le message fût proclamé et qu’il parvînt aux oreilles de tous les païens. Et j’ai été délivré de la gueule du lion. » Saint Paul lit les évènements sur un autre registre que celui de l’immédiateté et des horizons limités de notre quotidien : il lève les yeux du cœur vers les horizons pour lesquels nous avons été créés, ceux du Royaume des Cieux où nous pourrons chanter sans fin la louange du Seigneur. C’est ainsi qu’il exprime sa bouleversante espérance : « Le Seigneur me délivrera de toute entreprise perverse et me sauvera en me prenant dans son Royaume céleste. A lui la gloire dans tous les siècles ! Amen ! ». Espérance fondée sur sa foi indestructible dans l’Amour du Christ. Il ne cesse de le répéter, 164 fois : « Pour moi, vivre, c’est le Christ ».

Cette espérance s’enracine dans sa rencontre bouleversante avec le Christ, sur le chemin de Damas. Bon pharisien, initié par l’étude des Livres Saints à la Révélation du Dieu vivant, le Dieu d’Abraham, de Moïse et des Prophètes, Saul méconnaissait la révélation inouïe du Dieu d’Amour, incarné dans le sein de la Vierge Marie, le fils de Dieu devenu fils de l’homme par amour pour nous. En réalité, il méprisait l’idée d’un Dieu si humble et si humain, un Christ crucifié traité comme le dernier des malfaiteurs. La rencontre avec les croyants de cette nouvelle « voie », tel Etienne, n’avait pas ébranlé sa conviction. Bien plus, il la combattait avec rage «  J’ai persécuté à mort les adeptes de la voie que je suis aujourd’hui, je les arrêtais et les jetais en prison, hommes et femmes. » Mais, non loin de Damas, poursuit-il dans sa confession , «  une grande lumière venant du ciel m’enveloppa soudain. Je tombai sur le sol et j’entendis une voix qui me disait : Saul, Saul, pourquoi me persécuter ?  Et moi, je répondis : « Qui es-tu, Seigneur ? » – « Je suis Jésus que tu persécutes » (Act 26,15).

En un instant, en si peu de mots, c’est, avec Paul, l’histoire du monde qui bascule. Sur le champ, l’éclat de la lumière de la grâce aveugle Paul, mais son cœur s’ouvre. Ce Jésus qu’il persécute en ses disciples, est vivant ! Quel bouleversement !  Le Christ vit au cœur de ses disciples. Sa mort sur la Croix n’a pas eu  le dernier mot. C’est au contraire le premier mot de l’Eglise. Profondément touché par la grâce, Paul saisit en même temps qu’il ne pourra pas garder pour lui cette Bonne Nouvelle. « Je t’ai apparu pour t’établir serviteur et témoin devant tous les hommes, de ce que tu as vu et entendu. Et maintenant, pourquoi hésiter , Lève-toi et reçois le baptême, sois lavé de tes péchés en invoquant le nom de JESUS » (Actes 26, 16 et 22,16).La relation de Paul avec le Christ s’établit aussitôt avec la communauté chrétienne de Damas et il se met ensuite en rapport avec « les colonnes », comme il appelle les apôtres Jacques, Pierre et Jean (cf. Act 2, 9). On ne peut se dire chrétien sans être pleinement d’Église.

L’Eglise, le concile Vatican II nous l’a rappelé voici 50 ans dans son beau Décret Ad gentes sur la mission : « L’Eglise tout entière est missionnaire ». Et notre cher Pape François, dans sa récente  Exhortation apostolique Evangelii gaudium, nous invite à partager la joie de l’Evangile, dans son style familier direct et percutant, en nous appelant tous, c’est son chapitre premier, à la transformation missionnaire de l’Eglise, une Eglise « en sortie », ce sont ses propres termes, « un renouveau ecclésial qu’on ne peut différer, à partir du cœur de l’Evangile ».

Saint Paul est l’Apôtre de la foi : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » (He 11, 6). Mais la foi s’accompagne de la charité : « Quand j’aurais la plénitude de la foi, si ne n’ai pas la charité, je ne suis rien », affirme saint Paul (1 Cor 13, 3). Non intratur in veritatem, nisi per charitatem, On n’entre dans la vérité que par la charité, selon la belle devise augustinienne de notre Académie. Par la charité, la foi pénètre toute la trame de notre vie  quotidienne personnelle et sociale, qui demande à être entièrement renouvelée dans le Christ-Jésus. C’est tout le chapitre 4 de l’Exhortation apostolique Evangelii gaudium : la dimension sociale de l’évangélisation, les répercussions communautaires et sociales du kérygme, l’intégration sociale des pauvres, le bien commun et la paix sociale, le dialogue social comme contribution à la paix.

Paul, au nom de Jésus, comme il le dit lui-même, s’est fait le prochain de tous. Il a compris, vécu et proclamé l’universalité du message de l’Évangile, préparé qu’il était à affronter le formidable et double défi culturel et spirituel du judaïsme et du paganisme de l’Empire romain dominateur du monde connu d’alors, sur tout le pourtour du bassin méditerranéen. Juif de Tarse, la célèbre métropole du commerce et de la culture, à la frontière et au centre de fusion des deux grandes cultures sémitique et grecque, comme le souligne Joseph Holzner dans son classique Le défi culturel chrétien selon saint Paul (Téqui, 1953), il est une « âme-frontière », mélange d’ouverture accueillante au monde et d’exclusivisme juif. Sa langue maternelle est celle de Jésus, l’araméen. Mais c’est en grec, dans les Septante, qu’il apprend l’Ecriture, et, comme il le professe lui-même avec fierté, il est citoyen romain. C’est donc en homme de trois cultures, de ces trois villes-symbole, Jérusalem, Athènes et Rome, qui sont les trois villes-source de notre culture occidentale, que Paul, cet incomparable génie religieux, va forger, à partir de son expérience la plus intime, la rencontre soudaine et bouleversante du Christ sur le chemin de Damas, cet Evangile de la liberté qu’il va répandre, apôtre des nations, au cœur des cultures, pour les transformer par la puissance de ce levain divin. Son activité apostolique s’étend sur 25 ans à peine. Mais, quand il commence, l’Eglise naissante ressemblait à une petite secte judéo-chrétienne, et, lorsqu’il meurt en 67 sous la hache du bourreau romain, elle est déjà en petit devenue une Eglise universelle.

Ce soir, nous méditons son exemple hors pair pour inspirer l’engagement de notre Académie, au cœur des problèmes culturels et spirituels angoissants de notre temps fatigué, inquiet, en proie au doute entraîné par la blafarde lueur orageuse d’une culture émiettée, et la détresse spirituelle de tant de nos contemporains. Notre pape François nous appelle à affronter avec courage et lucidité la longue litanie des défis qu’il énumère sans complaisance au chapitre 2 de son Exhortation apostolique, nous invitant à dire non à une économie de l’exclusion et à la nouvelle idolâtrie de l’argent qui gouverne au lieu de servir, non à la disparité sociale qui engendre la violence, non à l’acédie égoïste et au pessimisme stérile, non à la mondanité spirituelle et à la guerre entre nous, et oui au défi d’une spiritualité missionnaire et aux relations nouvelles engendrées par Jésus Christ, pour répondre aux défis de l’inculturation de la foi au sein des cultures urbaines, comme m’invitait déjà, voici quelque trente ans, pour l’aider à y répondre, le Père Bergoglio, recteur de la  Faculté de théologie jésuite San Miguel de Buenos-Aires, alors que le nouveau pape, bienheureux prochainement proclamé saint Jean-Paul II, venait de créer le Conseil pontifical de la culture.

Chers amis, sans nul doute, c’est bien là l’engagement de notre Académie catholique de France créée pour le rayonnement du savoir et de la foi, à travers l’action multiforme de ses cinq sections de médecine, sciences de la vie et de la nature, sciences humaines et sociales, philosophie et théologie, arts et lettres, droit et sciences économiques, et de ses « Collèges régionaux », ses colloques , ses dossiers, ses publications et déclarations, ses prestations à la Radio et à la télévision. C’est , pour chacune et chacun d’entre nous, l’engagement d’y participer, à l’exemple multiforme de l’apôtre Paul, penseur, orateur, écrivain, voyageur apostolique, missionnaire, mystique, fondateur et organisateur d’Eglises, le Juif qui, sur l’Agora d’Athènes, communique aux grecs des pensées chrétiennes dans des concepts stoïciens.

 

Croire en Jésus-Christ : aujourd’hui, pas plus qu’aux temps de Paul, la foi   n’est une évidence culturelle, mais un don de Dieu, « la grâce de Dieu toujours plus abondante que la prière qui l’a demandée », nous disait le pape François en son homélie pour la clôture de l’Année de la Foi. Paul  a dû faire preuve d’autant de courage et d’audace que d’intelligence et de persévérance, pour demeurer fidèle au Christ et partager son message  de salut dans un monde juif et païen, qui souvent le rejetait. Aujourd’hui encore, nous en avons besoin, comme lui, « pour jeter dans le monde qui pense un ferment chrétien », selon l’expression de Mgr d’Hulst que le pape faisait sienne le 1er juin 1980, où j’avais la joie de l’accueillir à l’Institut catholique de Paris . Demandons, par l’intercession de l’apôtre Paul, dans la prière, la grâce de remplir, comme lui, cette grande mission, pour éclairer par la réactivation de notre mémoire croyante et la créativité de notre intellectus fidei, les questions essentielles qui traversent nos sociétés et dont la solution réfléchie et responsable commande notre avenir en cette aube prometteuse et incertaine du nouveau millénaire.

 Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !