Articles

Homelie 2015 : S.Ém.R. Philippe Barbarin

Messe de rentrée de l’Académie catholique de France
25 janvier 2015 (église Saint-Étienne-du-Mont de Paris)

Homélie de S.Ém.R. le Cardinal Philippe BARBARIN

 

        Tout au long de l’année liturgique, nous allons méditer, au fil des dimanches, l’Evangile selon saint Marc. Depuis des années, en lisant son premier chapitre, je me suis pris à lui donner pour titre : « …Une page arrachée à l’agenda de Jésus. »   L’évangéliste qui veut nous présenter l’ensemble de l’enseignement et de l’œuvre du Messie commence par nous décrire le personnage de la manière la plus concrète. De fait, on a l’impression de le suivre heure par heure et de découvrir son emploi du temps.

 

 

       Saint Marc veut nous donner à connaître Jésus, personnellement. Peut-être cela nous donnera-t-il le désir de jeter un coup d’œil sur notre agenda, pour voir s’il est organisé d’après la même logique, si notre existence est vraiment chrétienne, si elle commence par où l’on doit commencer. En un mot, si elle est « en ordre ».

       Nous avons donc la joie, en ouvrant l’Evangile, de découvrir  la  belle humanité du Seigneur, pour l’écouter et le suivre. Dans le texte qui nous est proposé aujourd’hui nous sommes les témoins de deux éléments majeurs de fondation : la proclamation et l’appel.

 

Jésus proclame.

       Jésus n’enseigne pas encore. Certes, c’est un rabbi, et bien des fois l’Evangile nous dira combien les gens sont fascinés par son enseignement, « suspendus à ses lèvres » (Lc 19, 48). Mais ici, il « proclame » (kerussein), dit l’Evangile. Ce verbe grec a donné le mot kérygme ; c’est comme un cri, si l’on peut dire. Avant d’exposer l’enseignement structuré d’un rabbi, Jésus lance un grand cri à la face du monde, pour proclamer que le Royaume de Dieu est venu jusqu’aux hommes, et pour les inviter à se convertir et à croire à la Bonne Nouvelle.

       Ensuite, il appelle ses premiers disciples : Simon et André, Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Puis nous le suivons, accompagné de ses disciples, avec qui il se rend à la synagogue et guérit un possédé. L’évangéliste nous emmène chez la belle-mère de Simon, alitée à cause d’une forte fièvre. Jésus la guérit, « la fièvre la quitta et elle les servait ».  Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amène de nombreux malades et possédés, qu’il guérit encore : « La ville entière se pressait à la porte. » La nuit a dû être bien courte, puisque St Marc précise que le lendemain il se leva tôt, « bien avant le jour ». Seigneur, ta vie est dévorée par l’amour du Père !

         Nous savons, effectivement, qu’il « brûle ». Et ce kérygme, son premier cri, nous interpelle sur le contenu de notre témoignage. Quel cri lancent les chrétiens aujourd’hui, en 2015, dans notre société ? Est-ce celui qui ouvre l’Evangile ? « Les temps sont accomplis ! » Le cœur des hommes est en attente. Aujourd’hui, comme il y a deux mille ans, vous le savez, il est habité par une question, fondamentale : La vie l’emportera-t-elle sur la mort ? L’amour sera-t-il finalement victorieux ?

        Une parole sourde qu’on appelle la promesse, habite le fond de notre cœur ; c’est notre grande attente. Et précisément, Jésus vient nous annoncer que les temps sont accomplis. « Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ ! » Commencement de l’Evangile de Dieu, voilà un mot nouveau ! En fait, ce mot grec est formé sur le mot promesse. Je ne sais pas pourquoi nos traductions ne montrent pas la proximité entre le mot Ep-angile (la promesse) et Ev-angile (la bonne nouvelle, la promesse enfin qui se réalise). C’est pourtant l’essentiel dans notre témoignage, fondé sur les Ecritures : le message dont nous sommes porteurs, dont nos lèvres brûlent quand nous le transmettons, et qui nous dépasse, c’est la réponse à la plus profonde attente des hommes, de tous temps et de toutes cultures : « Ouvrez-vous donc ! Changez totalement de vie ! Laissez l’amour du Christ y entrer ! Laissez cet Evangile toucher vos oreilles et vos cœurs ! Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ! »

       C’est la raison pour laquelle la première lecture choisie pour ce dimanche nous emmène à Ninive, la ville « extraordinairement grande ». Le prophète Jonas y lance son cri et appelle les habitants à se convertir.

       Frères et sœurs, Ninive aujourd’hui s’appelle Mossoul. Cela me touche profondément, car l’été dernier, au cours d’un voyage en Irak, j’ai fait un jumelage entre le diocèse de Lyon et celui de Mossoul dont tous les chrétiens ont été chassés en un jour, comme vous le savez. Je leur ai promis de dire tous les jours le Notre Père dans leur langue liturgique, jusqu’à ce qu’ils puissent revenir dans leur ville, leurs maisons, leurs églises, leurs écoles… Je le réciterai donc en chaldéen, avant que nous ne le chantions ensemble en français. 

       Sur quel ton faut-il inviter les gens à se convertir ? Voilà le problème ! Dire que les choses ne vont pas, tout le monde le sait… Les journaux nous en rebattent les oreilles, et rien ne change.  Qu’est-ce qui pourrait changer  et faire qu’à la suite de la parole de Jonas un peuple entier se convertisse ? Que dire pour qu’aujourd’hui à Paris, en Europe, dans le monde entier, les gens reçoivent enfin intérieurement ce message qui correspond à leur désir le plus profond et se décident : « Cette fois-ci je me convertis ! »

       Quel ton trouver ? En fait, à l’Académie catholique de France,  la phrase de saint Augustin qui vous sert de devise peut nous donner la clef de la question. Il est dit : « Non intratur in veritatem nisi per caritatem. » « On n’entrera jamais dans la vérité que par la charité. » Mais quand Jonas avertit les  habitants de Ninive : « Dans quarante jours, Ninive sera détruite », est-ce vraiment une parole de charité ? Certainement ! La charité n’est pas seulement dans les formules, mais dans le fond du cœur. Jonas était un envoyé de l’amour de Dieu, et les habitants de Ninive ont reconnu en cet homme un prophète, « une bouche de Dieu », un amour qui venait sur eux, et aussitôt ils se sont convertis.

       La charité ne s’exprime pas forcément par des paroles mielleuses ou douceâtres. Elle vient d’un amour en amont, d’un Autre, et les gens, en l’entendant, s’aperçoivent qu’un fleuve de miséricorde arrive sur eux. Même si les propos peuvent être vigoureux ou brûlants, ils sentent, ils savent qu’ils sont aimés et ils acceptent de prendre le chemin de la conversion. N’est-ce pas vrai aussi pour nous ? Quand quelqu’un vient pour nous faire des reproches, nous risquons de nous cabrer spontanément, de dresser des murailles entre notre interlocuteur et nous. Mais si nous sentons, sans hésitation, qu’il nous aime, alors nous disons : « Oui, c’est vrai, il faut que je change … ».

       C’est ce qui s’est passé pour Ninive. C’est la première proclamation de Jésus, la beauté du kérygme !

 

Il appelle

 

       Le deuxième point de cette présentation de la figure du Messie, c’est l’appel. Après le kérygme, après le grand cri, avant les enseignements, les guérisons, les exorcismes… il y a cette merveille ! Il est dommage que l’on n’entende pas ce mot appel dans « Eglise ». Ecclesia vient du verbe grec kalein,  appeler. Le mot signifie assemblée, certes, mais l’Eglise naît de l’appel. Au jour de la confirmation, on commence par appeler les jeunes : « Nathalie,  baptisée tel jour dans telle église ! » Elle se lève et s’avance : « Me Voici ! » Elle répond à l’appel que le Seigneur lui lance à travers l’Eglise, comme le futur diacre ou le futur prêtre qu’on appelle avant de les ordonner.

        C’est certainement pour cette raison que l’appel des premiers disciples nous est relaté au tout début de l’Evangile. Le regard de Jésus se pose sur chacun : Simon, André, Jacques, Jean … Et il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » C’est la nouvelle traduction  liturgique qui représente un progrès par rapport à l’ancienne où le verbe devenir n’était pas rendu.  Or, nous savons bien qu’il faut du temps, quand le Seigneur nous a appelés, pour que nous devenions ce qu’il veut que nous soyons.  Ce n’est pas facile de devenir un témoin de Jésus, même quand on a préparé sa confirmation pendant des mois ; d’avoir un cœur vraiment sacerdotal, même quand on a été formé pendant des années de séminaire. Quel travail doit accomplir en nous le Seigneur pour nous permettre de devenir ce qu’il veut que nous soyons !


       Je voudrais terminer sur le petit mot « aussitôt ». Il était déjà dans le récit de Ninive : « Aussitôt, Ninive se convertit. » Il est présent dans l’Evangile : « Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. » Un aussitôt qui est même appliqué à Jésus. « Aussitôt, Jésus les appela. »  On voit qu’il est brûlé par la parole de son Père en lui. Et cette brûlure se transmet aujourd’hui, pour qu’à la parole de Jésus, aussitôt nous nous convertissions, nous nous mettions en chemin… et pour qu’à travers nous, « la Parole du Seigneur accomplisse sa course et soit glorifiée » (1 Th 3, 1).