KTO - "Crise de la philosophie"

Dans le cadre des mardis des Bernardins - 24 janvier 2012

« Crise de la philosophie et philosophie de la crise »  

Le lien de l'émission


Avec Philippe CAPELLE-DUMONT, André COMTE-SPONVILLE et Jean-Louis VIEILLARD-BARON.

La philosophie est en crise aujourd'hui; ce n'est pas nouveau. Mais ce qui est neuf, c'est le fait que la philosophie occupe une grande place dans les médias en se dégradant en discours rhétorique, éthique, en analyse des problèmes de société (le chômage, le profit, l'incivilité, etc).
Opinion et méthode en philosophie
La philosophie commence comme une crise, en ce qu’elle renonce à faire passer les opinions que chacun peut légitimement émettre pour une véritable réflexion philosophique. Le discours philosophique prétend à la vérité, à une vérité englobante qui ne soit ni la vérité positive et provisoire des sciences exactes et humaines, ni la tentative hardie d’imposer une opinion par la force de la persuasion. La démarche philosophique est un effort de rigueur rationnelle et de raisonnement ; elle n’est pas une expression spontanée d’idées personnelles.
Philosophie journalistique et philosophie universitaire

Aujourd’hui la philosophie sérieuse se réfugie dans l'érudition historique et philologique la plus exigeante et la plus imperméable au grand public. Or la spécialisation extrême de la philosophie enseignée dans l'université a pour présupposé un positivisme implicite dans lequel la philosophie prend modèle sur les sciences exactes et sur les sciences humaines, et subdivise indéfiniment son objet pour arriver à une connaissance parfaitement sûre. Le problème de cette « connaissance philosophique » est qu'elle peut être à la fois sûre et insignifiante. Il y a crise de la philosophie si deux discours parallèles coexistent sans jamais se rencontrer : d’un côté, la philosophie pour le monde, exprimée dans le discours médiatique, sans aucun vocabulaire technique, de l’autre côté, la philosophie universitaire (qui produit de nombreux livres savants). Cette crise de la philosophie est une crise de la culture ; elle traduit le fait qu’il n’y a pas aujourd’hui un langage philosophique, ou même un langage culturel et cultivé, commun à tous ceux qui ont reçu une formation intellectuelle.
Philosophie appliquée et herméneutique littéraire
    L’équilibre n’est pas facile à tenir entre les tendances divergentes de la philosophie. La philosophie sociale est une forme de la « philosophie appliquée », qui voudrait être la seule philosophie. Application est un terme empiriste ; que s’agit-il d’appliquer ? On pourrait croire que la philosophie appliquée est le résultat d’une application de principes transcendants (l’Un) ou de principes moraux (la loi morale). En réalité, c’est une revendication pour traiter philosophiquement de problèmes immédiats (le crime, la malveillance, ou la bienfaisance) ou de problèmes politiques (les frontières, les communautés, la coexistence, la « gouvernance », la guerre et la paix) pour eux-mêmes comme s’ils n’avaient rien à voir avec la requête philosophique d’unité de vision et de compréhension. La situation critique est celle d’une totale dispersion.
    Peut-il y avoir une philosophie transversale, échappant à la fois à la pure spécialisation (historique et philosophique) et à la réduction à une idéologisation sociopolitique ? Il faut écouter les voix philosophiques qui, sans tomber dans la vulgarisation, ne se soucient pas de rester enfermées dans un champ clos. On peut estimer que sortent de la crise les philosophies plus métaphysiques (par exemple Lavelle ou Marion), et les philosophies plus empiristes comme celles de Ricoeur ou de Gadamer.
    Il serait vain de vouloir que la philosophie ne soit pas en crise ; mais ce qu’elle peut apporter au monde culturel actuel, c’est la puissance de mise en ordre des différents domaines de réflexion et de savoir, c’est aussi une sagesse, une manière de vivre, une spiritualité qui implique l’exercice de la réflexion sur soi, voire l’expérience métaphysique comme exercice spirituel.